Il y a un peu plus d’1 mois, en pleine Coupe du monde 2026, alors que les écrans crachaient leur liesse et que certains commentaires, dans les gradins comme sur la toile, trahissaient cette vieille difficulté que nous avons à comprendre la différence, un débat s’est invité au dîner. Pas le score, non. L’intelligence artificielle. Sa marche forcée, d’abord : l’idée, désormais répandue, qu’une entreprise de service qui refuserait de l’adopter signerait son arrêt de mort, une asphyxie polie, à petit feu. Et puis, dans le même souffle, son revers : cette tentation de la sur-employer, d’en badigeonner le moindre courriel, comme nous avions jadis pris l’habitude d’entasser dans le nuage tout et n’importe quoi. Des usages parfois superflus, souvent irréfléchis, dont personne ne mesure vraiment ce qu’ils prélèvent, goutte à goutte, sur une planète qui, elle, se dessèche.
Ce dîner, au fond, tenait dans une seule assiette tous les plats que notre époque digère mal. La technologie et ses promesses, la ressource et sa finitude, la sécurité et ses failles, la société et ses fractures. Et, en filigrane, une question que l’on n’ose presque plus poser tant elle paraît naïve : qui, demain, saura tenir la barre de tout cela ? C’est précisément cette question, la plus humaine de toutes, qui fait qu’un cabinet de recrutement cybersécurité a son mot à dire dans une conversation que l’on croyait réservée aux ingénieurs et aux climatologues. Car derrière chaque serveur qui chauffe, chaque directive qui contraint et chaque nappe phréatique qui baisse, il y a des femmes et des hommes qu’il faut trouver, former et convaincre de rester lucides.
Prévenons loyalement le lecteur : cet article ne tranchera pas le débat du dîner, il n’en a ni la prétention ni le pouvoir. Il propose seulement de démêler l’écheveau, fil après fil, en distinguant ce qui relève du fait établi, de l’hypothèse raisonnable et de la simple conviction. Le sujet est vaste, parfois vertigineux. Il mérite mieux que des certitudes de comptoir.
Mourir étouffé ou mourir noyé : le faux confort du dilemme

Commençons par nommer la peur, car elle est réelle. Pour une entreprise de services, ignorer l’intelligence artificielle revient aujourd’hui à refuser l’électricité au début du vingtième siècle : on peut le faire, un temps, à la lueur de la bougie, mais on finit seul dans le noir pendant que les voisins travaillent deux fois plus vite. Cette crainte de l’étouffement n’a rien d’irrationnel. Les gains de productivité, dans la rédaction, l’analyse, le tri, le premier jet de mille tâches ingrates, sont tangibles et déjà mesurés par nombre d’organisations.
Seulement voilà, à fuir l’asphyxie, on se jette parfois dans la noyade. Car l’autre versant du dilemme, moins commenté, guette tout aussi sûrement. À force de vouloir tout automatiser, on en vient à convoquer une intelligence de laboratoire pour des besognes qu’un tableur, un correcteur ou un peu de bon sens auraient réglées sans transpirer. C’est la tentation du marteau qui, ayant goûté à sa puissance, se met à voir des clous partout. L’ironie est cruelle : l’outil censé nous faire gagner du temps devient un gouffre où l’on en engloutit, et avec lui de l’énergie, de l’eau et de l’argent.
La vérité, moins spectaculaire, se tient à égale distance des deux falaises. L’intelligence artificielle n’est ni un sauveur ni un fléau, elle est un levier, et un levier n’a de valeur que par le bras qui l’actionne et le point d’appui qu’on lui choisit. Le vrai sujet n’est donc pas d’en faire ou de n’en pas faire, mais d’en faire avec discernement, ce mot désuet et pourtant si précieux. Or le discernement, contrairement à la puissance de calcul, ne s’achète pas au térawattheure. Il se cultive, il se transmet, il se recrute.
L’ivresse du grenier infini

Pour comprendre où nous en sommes, il faut remonter à une habitude que nous avons tous contractée sans y penser : celle du grenier infini. Le nuage nous a promis un espace sans fond, alors nous y avons tout jeté. Les brouillons, les doublons, les photographies floues en quinze exemplaires, les pièces jointes que personne ne rouvrira jamais. Nous avons confondu la mémoire et l’entassement, comme un ménage qui, disposant d’un garage plus grand, ne range plus rien et achète un deuxième réfrigérateur pour y oublier des aliments.
Ce n’est pas une métaphore gratuite, les chiffres le disent. Selon une étude de l’éditeur Veritas, plus de la moitié des données stockées par les entreprises ne sont jamais réutilisées ; d’autres estimations, plus sévères, portent la part de ces données dormantes jusqu’à quatre cinquièmes du total. Autrement dit, nous chauffons des serveurs, nous refroidissons des salles, nous prélevons de l’eau et brûlons de l’électricité pour conserver, pieusement, un cimetière de fichiers que nul ne visite. La sobriété numérique, cette expression qui fait sourire les pressés, n’est rien d’autre que l’art de distinguer ce que l’on garde de ce que l’on accumule.
L’intelligence artificielle arrive dans ce grenier déjà saturé, non pas comme un visiteur discret, mais comme un convive à l’appétit démesuré. Et voilà le piège se refermer : nous reproduisons, en pire, l’erreur du nuage. Là où nous stockions sans trier, nous calculons désormais sans réfléchir. La question que le dîner posait, sans le savoir, était donc au fond une question d’hygiène : saurons-nous, cette fois, poser la fourchette avant l’indigestion ?
Prométhée a soif : ce que l’intelligence coûte à la Terre

Le mythe raconte que Prométhée déroba le feu aux dieux pour l’offrir aux hommes. Il oublia de préciser la facture. Notre feu à nous, aujourd’hui, s’appelle calcul, et il a soif autant qu’il a faim. Les ordres de grandeur donnent le vertige, aussi convient-il de les manier avec des gants. Selon l’Agence internationale de l’énergie, la consommation électrique des centres de données devrait à peu près doubler entre 2025 et 2030, passant d’environ 485 à près de 950 térawattheures, soit quelque 3 % de l’électricité mondiale ; et dans ce total, la part dévolue à l’intelligence artificielle est attendue en triplement (quand bien même une IA moins consommatrice, il en reste la question des usages). L’Europe n’est pas épargnée, avec une hausse annoncée de plus de 45 térawattheures, et le rythme d’ensemble, autour de 15 % de croissance par an, avance plus de quatre fois plus vite que le reste de nos usages électriques. Ces chiffres sont des projections, donc des paris sur l’avenir, mais ils reposent sur des tendances déjà solidement observées.
L’eau, elle, se raconte plus mal, et cette opacité est en soi un symptôme. Les estimations de ce que boit une simple requête dansent d’un facteur considérable : le patron d’un grand acteur du secteur avance trois dixièmes de millilitre par sollicitation, quand des chercheurs de l’université de Californie estiment qu’une dizaine à une cinquantaine de questions suffisent à évaporer un demi-litre. Entre les deux, un gouffre méthodologique et un silence commode. À l’échelle globale, on évoque pour la seule année 2025 des milliers de milliards de litres engloutis par les centres de données, dont plusieurs centaines de milliards imputables aux systèmes d’intelligence artificielle. Les Nations unies, prudentes, anticipent un doublement de la consommation d’énergie comme d’eau de ces installations d’ici 2030. Retenons l’essentiel sans nous perdre dans la décimale : la ressource coule, et nul ne tient vraiment le compteur.
Ramenons cette géographie planétaire à notre échelle, celle qui parle à un dirigeant français. L’étude conjointe de l’ADEME et de l’ARCEP, référence hexagonale en la matière, chiffrait en 2022 l’empreinte carbone du numérique à 4,4 % de celle du pays, contre 2,5 % deux ans plus tôt : une part qui, en filigrane, gonfle vite. Dans le scénario dit tendanciel, celui du laisser-aller, ces émissions grimperaient de 45 % d’ici 2030 et tripleraient à l’horizon 2050, la consommation électrique du numérique bondissant de 80 %. Mais, et c’est là que le récit cesse d’être une fatalité, l’étude décrit aussi une trajectoire de génération frugale où cette empreinte serait divisée par deux. Deux futurs, donc, séparés non par la technologie mais par nos choix. Le premier se subit, le second se décide. Entre les deux, il n’y a pas une innovation de plus à inventer, il y a une volonté à recruter.
Une objection mérite quand même d’être entendue : l’intelligence artificielle se présente aussi comme une alliée du climat, capable d’optimiser les réseaux électriques, de traquer les fuites, d’ajuster les consommations au plus juste. C’est exact, et il serait déloyal de le passer sous silence. Mais l’histoire des techniques nous a appris à nous méfier d’un piège tenace, l’effet rebond : chaque gain d’efficacité, en abaissant le coût d’un usage, en démultiplie le volume, si bien que l’économie promise se dissout dans la profusion nouvelle. C’est la voiture plus sobre que l’on conduit deux fois plus, la messagerie gratuite qui déborde de courriels superflus. Rien ne garantit que l’intelligence artificielle échappera à cette fatalité, sauf si une main ferme tient le gouvernail de nos usages. Encore le discernement, toujours l’humain.
Quand la rareté s’arme

Voici le point que le débat public effleure rarement, et qui pourtant devrait tenir éveillés les responsables : dans un monde où la ressource s’appauvrit, la rareté cesse d’être un simple problème comptable pour devenir une arme. Un puits qui s’assèche n’est plus seulement une contrainte, c’est un point de pression, une vulnérabilité que l’on peut exploiter. La sécurité de nos infrastructures et leur durabilité, longtemps traitées dans des bureaux séparés, se découvrent soudain les deux faces d’une même pièce.
Le mécanisme est d’une logique implacable. Plus une infrastructure dépend d’une ressource sous tension, l’eau pour refroidir, l’électricité pour tourner, plus elle offre de prises à qui veut la faire vaciller, que ce soit la canicule ou la malveillance. Nous en avons eu les répétitions générales. À Londres, en 2022, des centres de données parmi les plus modernes ont capitulé sous une chaleur de 40 degrés. En France, à l’été 2025, la baisse de la température idéale n’était plus au rendez-vous : plusieurs réacteurs nucléaires ont dû réduire leur production faute d’eau assez fraîche, et des dizaines de milliers de foyers ont connu la coupure. Le Citepa a estimé à près de 43 milliards d’euros le coût des seuls extrêmes climatiques européens de cet été-là. Aucun pirate là-dedans, seulement le climat qui présente l’addition.
Sauf que le pirate, lui, observe et apprend. Les systèmes industriels qui pilotent l’énergie et l’eau, précisément ceux que le climat éprouve, sont devenus des cibles de choix. Fin 2025, une série d’attaques à visée destructive a frappé des infrastructures électriques polonaises, présentée comme une première contre un État membre de l’Union. En France, le panorama 2025 de l’ANSSI recense des milliers d’événements traités et signale une pression accrue sur ces installations, souvent petites et directement exposées. Le législateur européen l’a bien compris, qui, avec les directives sur la sécurité des réseaux et sur la résilience des entités critiques, ne sépare plus le pare-feu du bâtiment, ni la cyberattaque de l’inondation. La sûreté, qui veille sur le monde physique, et la cybersécurité, qui garde le numérique, sont désormais condamnées à parler la même langue. Reste à trouver les interprètes.
L’ivresse et le remède : l’intelligence artificielle, bouclier et épée

Une ironie savoureuse mérite d’être nommée, car elle sauve l’intelligence artificielle du procès expéditif : cette même technologie que nous accusons de boire la planète est aussi, en cybersécurité, l’un de nos meilleurs boucliers. Retournez la pièce. Face au déluge d’alertes qui submerge les équipes de défense, elle trie, hiérarchise, débusque le signal faible dans le vacarme, accomplit en quelques minutes ce qui coûtait des nuits blanches aux analystes. Ici, elle n’est pas un caprice mais un remède, l’usage discernant que nous appelions de nos vœux. Notre procès n’a donc jamais visé l’outil, mais son emploi étourdi : bien pointée, au service de la défense, l’intelligence artificielle mérite l’eau qu’elle consomme. Encore faut-il savoir la pointer.
Car la lame, hélas, tranche des deux côtés. Les assaillants s’en sont emparés avec un appétit égal au nôtre. L’hameçonnage se trahissait naguère par ses fautes grossières et ses tournures bancales ; l’intelligence artificielle le polit désormais en une prose irréprochable, dans toutes les langues, sur mesure et à l’échelle industrielle. Plus troublant encore, l’hypertrucage dissout la dernière chose en laquelle nous avions foi : nos propres yeux, nos propres oreilles. En février 2024, à Hong Kong, un employé de la multinationale Arup rejoint une visioconférence avec ce qu’il croit être son directeur financier et plusieurs collègues ; il échange avec eux une heure durant, pose ses questions, obtient des réponses cohérentes, puis valide quinze virements pour quelque 25 millions de dollars. Tous les visages de cette réunion étaient des trucages générés par intelligence artificielle. Aucun pare-feu forcé, aucun système percé : un humain, simplement, convaincu.
Cette mésaventure résume à elle seule notre propos. Lorsque l’épée s’aiguise à l’intelligence artificielle, nul outil ne suffit plus, et le dernier rempart redevient ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un être humain formé, capable de douter à bon escient, de résister à l’urgence fabriquée et de flairer la mise en scène trop parfaite. La technologie, décidément, nous ramène toujours à l’humain, par la grande porte ou par la fenêtre. Recruter et former les bonnes vigies n’est plus un confort de gestionnaire, c’est une défense de première ligne, et c’est un tout autre métier que de cocher des compétences sur une liste.
Le grand tri : une société qui confond l’urgent et l’important

Élargissons un instant le cadre, car ce serait tricher que de réduire tout cela à une affaire de kilowatts et de correctifs. Ce que la scène du dîner disait aussi, entre deux plats, c’est l’état d’une société qui, disons-le avec tendresse, ne va pas très fort. Nous vivons une époque étrange, capable de se passionner des heures pour une polémique éphémère et d’expédier en trois minutes la question de savoir ce que nous laisserons à ceux qui viennent. Nous confondons l’urgent et l’important, le bruyant et le grave, l’écume et la vague. Et ce travers, l’intelligence artificielle ne le corrige pas : elle l’amplifie, comme un miroir grossissant tendu à nos empressements. Les enfants en sont le miroir par l’emploi de leur vocabulaire qui tend à se restreindre à trouver tout qualifier d’”incroyable” ce qu’il peuvent trouver intéressant, bien, cool, fascinant, pratique ou autre; et résumer à “choquant”, tout ce qu’ils auraient pu qualifier d’embêtant, gênant, dérangeant, inconvenant, blessant, incorrect, désagréable, déplacé….
Les grands rendez-vous collectifs, une Coupe du monde par exemple, agissent comme des révélateurs photographiques. Ils font remonter le meilleur, la ferveur partagée, et le pire, cette incompréhension tenace de la différence qui s’étale dans les commentaires dès qu’un visage ou un parcours dérange. Or une technologie n’est jamais neutre : elle épouse la main qui la tient. Confiée à une culture du mépris, elle industrialise le mépris ; confiée à une exigence de nuance, elle sert la nuance. Voilà pourquoi la question du savoir-vivre, qui semble si loin des serveurs, en est en réalité tout près. Maintenir la barre haute en matière de comportement, de culture et de tenue n’est pas un supplément d’âme, c’est une condition de survie collective à l’âge des machines qui apprennent de nous.
Le péril, si nous baissons cette barre, porte un nom : le clivage. D’un côté, une minorité qui comprend, paramètre et gouverne ces outils ; de l’autre, une majorité qui les subit sans en saisir les ressorts, sommée de faire confiance à des boîtes noires. Entre les deux se creuse un fossé qui n’est pas seulement technique, mais civique. Et si nous ne nous forgeons pas nous-mêmes une vision, claire et partageable, d’autres s’en chargeront à notre place, avec leurs intérêts pour boussole et une population pour variable d’ajustement. Rien de tout cela n’interdit le rire, au contraire. Certains esprits, humoristes ou vulgarisateurs, l’ont bien compris, qui abordent ces sujets graves avec une légèreté qui n’est jamais de la frivolité, mais une manière de faire entrer par la porte du sourire ce que la solennité laisse sur le palier. L’humour, ici, n’est pas une fuite. C’est une pédagogie.
Forger une boussole avant qu’on ne nous vende la carte

Que faire, alors, de ce nœud de fils ? Surtout pas le trancher d’un coup d’épée, car les solutions expéditives, en la matière, sont des poisons lents. La responsabilité d’une entreprise, fût-elle modeste, envers son écosystème ne consiste pas à renoncer au progrès par pénitence, ni à s’y jeter par grégarisme. Elle consiste à choisir. Choisir ses usages de l’intelligence artificielle comme on choisit ses batailles, en se demandant à chaque fois si le jeu vaut la chandelle, ou plutôt le litre d’eau et le kilowattheure. Cette exigence a un nom peu séduisant mais salvateur : la sobriété. Non la privation punitive, mais l’élégance de celui qui sait ce dont il a besoin et refuse le superflu, comme un bon cuisinier qui n’ajoute pas dix épices là où une seule fait chanter le plat.
Se forger une vision, c’est aussi refuser la fausse évidence selon laquelle tout ce qui est techniquement possible serait socialement souhaitable. Les entreprises qui traverseront la décennie la tête haute ne seront pas celles qui auront le plus consommé de calcul, mais celles qui auront le mieux relié leurs décisions numériques à une conscience de leurs conséquences. Durabilité et sécurité y marcheront de concert, non par vertu affichée, mais parce que l’une protège l’autre : une organisation frugale, qui ne conserve que l’utile, réduit du même geste sa facture énergétique et sa surface d’attaque. Ranger son grenier, c’est aussi fermer quelques portes par lesquelles le voleur serait entré. La bonne nouvelle, presque comique, est que l’écologie et la cybersécurité, ces deux disciplines que l’on croyait étrangères, se retrouvent ici bras dessus bras dessous, à prêcher la même modération.
Cette responsabilité, du reste, ne saurait peser sur les seules épaules individuelles, car il serait injuste d’exiger du citoyen ou du salarié qu’il porte, à lui seul, le poids d’un système qui le dépasse. Elle est d’abord collective. C’est à l’entreprise de fixer ses règles d’usage, à la puissance publique d’exiger la transparence que les grands acteurs rechignent encore à consentir, et à chacun de ne pas confondre l’adhésion et la résignation. Faute de quoi se dessine le scénario que nous redoutons : une société à deux vitesses, où les uns cultivent leur lucidité pendant que les autres, privés d’accès et de clés, subissent des décisions prises sans eux. La durabilité, la sécurité et la cohésion sociale ne sont pas trois batailles distinctes que l’on mènerait tour à tour, mais un seul et même front, sur lequel on avance ensemble ou l’on recule séparément.
Le recrutement, ou l’art de choisir qui tiendra la barre

Nous voici revenus au point de départ, cette question humaine que le dîner avait laissée en suspens : qui tiendra la barre ? Car toute cette architecture de bonnes intentions, sobriété, résilience, discernement, ne vaut que par les personnes chargées de l’incarner. Et c’est ici qu’un cabinet de recrutement cybersécurité cesse d’être un simple pourvoyeur de curriculums pour devenir un artisan de la vision collective. Recruter, à ce niveau, n’est plus remplir une case, c’est choisir qui montera la garde.
Or les prérequis ont changé, et cette mutation est le grand impensé des fiches de poste. Longtemps, on a recruté en cybersécurité comme on recrute un serrurier : pour sa maîtrise technique, sa connaissance des verrous et des crochets. Cette compétence demeure indispensable, qu’on ne s’y trompe pas, mais elle ne suffit plus. Le professionnel dont nous avons désormais besoin doit certes savoir configurer un pare-feu, mais aussi comprendre pourquoi une nappe phréatique qui baisse fragilise son centre de données, dialoguer avec la direction de la sûreté sans la prendre de haut, expliquer un risque à un dirigeant qui n’a jamais lu une ligne de code, et, surtout, oser dire non quand l’usage proposé relève du caprice plutôt que du besoin. La technique se double d’une éthique, la maîtrise d’un discernement, l’expertise d’une culture. C’est un artisan devenu diplomate, un gardien devenu pédagogue. Nous avions d’ailleurs esquissé cette transformation des attendus dans notre analyse du grand décalage entre les offres et la réalité du métier, et exploré les fondations de cette exigence dans notre guide du security by design appliqué au terrain.
Le hic, vous le pressentez, est que ces perles se trouvent plus qu’au compte-gouttes. Les estimations, prudentes, chiffrent entre 5 000 et 25 000 les postes non pourvus en France, l’observatoire de branche OPIIEC penchant pour 25 000 à l’horizon 2028, tandis que le déficit européen se comptait déjà en centaines de milliers dès 2022. Ajoutez-y la nouvelle exigence de profils hybrides, à cheval sur le numérique, la sûreté physique et la résilience, et vous obtenez un marché où la rareté le dispute à l’urgence. Sur ce terrain des systèmes industriels, particulièrement exposés, nous avions montré combien l’industrie connectée multiplie les portes sans multiplier les gardiens.
Mais élargir le vivier ne consiste pas seulement à chercher davantage, il faut aussi chercher ailleurs. Les compétences neuves que réclame l’époque, la culture du risque, la sobriété assumée, l’art d’expliquer sans jargon, le sang-froid quand la crise fabrique de l’urgence, la curiosité pour les enjeux climatiques et sociaux, ne logent pas toutes dans les mêmes parcours. Elles se nichent parfois chez des profils que les grilles classiques écartent d’un revers de main : une reconversion venue d’un autre horizon, une trajectoire sinueuse, un regard neuf. Heureuse ironie, la réponse au clivage que nous redoutions commence peut-être là, dans une manière de recruter qui fait de la différence un atout plutôt qu’un obstacle. Encore faut-il préparer ces talents au monde de l’entreprise, affûter leur posture autant que leurs savoir-faire, ce qui explique pourquoi la formation en amont, longtemps reléguée au rang de supplément, devient le prolongement naturel d’un recrutement bien pensé.
Voilà pourquoi le rôle d’un cabinet de recrutement cybersécurité ne se limite plus à chasser, mais à cultiver. Face à une entreprise encore peu aguerrie, sommée par la réglementation de se sécuriser, il traduit une contrainte en fiche de poste réaliste et déconseille poliment la quête du mouton à cinq pattes, ce prodige fantasmé qui n’existe que dans les annonces et jamais dans la vie. Face à une organisation plus mûre, il va dénicher la compétence pointue, rare et courtisée. Et parce que le vivier ne se contente pas de se trouver, mais se prépare, l’accompagnement des candidats en amont, pour mûrir leur jugement autant que leur technique, devient un maillon à part entière de la chaîne. Choisir qui tiendra la barre, c’est aussi former ceux qui en auront la charge.
L’avis de Rehackt, à cœur ouvert

Nous pourrions conclure sur une prophétie sombre, c’est la mode et cela fait sérieux. Nous préférons une conviction, forgée sur le terrain du recrutement, et qui tient dans une image. On peut chiffrer le monde de bout en bout, verrouiller chaque porte, refroidir chaque serveur : il restera toujours, au bout de la chaîne, un être humain pour cliquer, décider, arbitrer et, le cas échéant, garder son sang-froid. Ce dernier pare-feu ne se code pas, il se recrute et se cultive. L’intelligence artificielle, le climat et la sécurité forment un trio impressionnant, mais aucun des trois ne pense à notre place ce que nous voulons faire de nos vies communes.
Notre parti pris, dès lors, est résolument optimiste, non par naïveté, mais par méthode. La technologie n’est pas une marée qui nous submerge, c’est une mer que l’on apprend à naviguer, à condition d’avoir de bons équipages et de ne pas confondre la vitesse avec le cap. Le reste, l’eau qui manque, les attaques qui se multiplient, les fractures qui menacent, se joue moins dans les serveurs que dans les têtes. Et cela, quelque part, est une excellente nouvelle : cela signifie que tout n’est pas perdu, et que le remède commence par un choix, celui des femmes et des hommes que nous plaçons aux commandes.
Une invitation, plutôt qu’une conclusion
Si vous dirigez une entreprise, la question n’est plus de savoir si ces sujets vous concernent, mais quand ils frapperont à votre porte. Aux directions générales et financières, nous proposons de transformer la contrainte réglementaire et le vertige technologique en avantage lucide, en trouvant les profils qui verront loin. Aux directions des ressources humaines, qui portent souvent ces débats en interne, nous offrons un cadrage sobre et ajusté des besoins, loin des annonces fantasmées. Et aux professionnels de la cybersécurité et de la sûreté, débutants curieux ou vétérans en quête de sens, nous ouvrons la porte d’un vivier où l’on cultive autant la compétence que la conscience.
Rehackt, cabinet de recrutement cybersécurité et sûreté, existe pour faire se rencontrer ces besoins et ces talents, quelle que soit votre maturité. Le climat ne nous préviendra pas, les machines non plus. Autant s’entourer, dès maintenant, de celles et ceux qui sauront tenir la barre : engageons la conversation.
Note de méthode et sources
Fidèles à notre habitude, distinguons ce qui repose sur quoi.
Faits établis : projections de l’Agence internationale de l’énergie sur le doublement de la consommation électrique des centres de données d’ici 2030 et le triplement de la part liée à l’intelligence artificielle ; empreinte carbone du numérique français évaluée à 4,4 % en 2022 par l’ADEME et l’ARCEP, avec des trajectoires 2030 et 2050 contrastées (tendancielle contre frugale) ; proportion élevée de données dormantes en entreprise (plus de la moitié selon Veritas) ; pannes de centres de données à Londres en 2022 ; attaques à visée destructive contre des infrastructures électriques polonaises fin 2025 ; existence et périmètre des directives européennes sur la sécurité des réseaux et la résilience des entités critiques.
Estimations à manier avec prudence : la consommation d’eau par requête et à l’échelle globale, sujet marqué par un réel déficit de transparence et des écarts méthodologiques considérables entre sources ; le coût d’environ 43 milliards d’euros des extrêmes climatiques de l’été 2025 (Citepa) ; la réduction de production nucléaire française et les coupures de l’été 2025, rapportées par la presse spécialisée.
Hypothèses et analyses assumées : l’idée que la raréfaction des ressources transforme la sécurité en levier d’affaiblissement ; la thèse selon laquelle l’intelligence artificielle amplifie les travers d’une société plutôt qu’elle ne les corrige ; la convergence croissante des métiers de la cybersécurité et de la sûreté.
Éléments incertains : le nombre exact de postes non pourvus en France, dont les estimations varient de 5 000 à 25 000 selon les définitions ; l’ampleur réelle des consommations futures, tributaire de choix encore ouverts.
Limites et transparence : cet article assume ses figures de style comme un procédé d’accessibilité, jamais comme un permis d’inventer ; les analogies éclairent, elles ne prouvent pas. Les chiffres cités étaient disponibles à la date de rédaction et mériteront d’être réactualisés dans la durée, la matière évoluant au rythme des saisons.
Sources principales : Agence internationale de l’énergie (Energy and AI, 2025), ADEME et ARCEP (empreinte environnementale du numérique en France), Nations unies (ressources en eau et intelligence artificielle), Veritas (données dormantes), ANSSI (panorama de la cybermenace 2025), Citepa (coût des extrêmes climatiques 2025), Commission européenne (directives sur la sécurité des réseaux et la résilience des entités critiques), Wavestone, OPIIEC et presse spécialisée (canicule 2025, consommation des centres de données).
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